dimanche 28 octobre 2018

Le pas souple des hommes


[Parce que tout s'achève, les blogs aussi]

Alors tu consentis à ce que jamais rien ne comble l'abîme, ne console ton corps jeté dans le terrain vague d'un monde où se dressaient de jeunes hommes épris dont tu entendais le pas souple derrière la palissade.

Tu compris que le manque avait été la partie la plus charnelle de toi, qu'il t'avait conduit au plus près du véritable amour et qu'il fallait cesser d'espérer. Tu renonças à la beauté, à la folie d'attendre de l'amour ce que promet l'envie, à la vie violente que t'avaient offerte celui qui s'est donné et ceux qui se sont moqués.

Un soir tu te blottis au profond d'un fauteuil, saoulé par la musique triste et douce de l'amour, de l'amour de l'amour, de l'amour de toi. Dans la catalepsie hypnotique de mélodies choisies et d'un très vieux rhum, tu fis revenir à ta mémoire, jusqu'à ta peau, les caresses de ta mère, les caresses de quand tu étais petit garçon, que tu étais malade, quand tu avais du chagrin. Tu la laisses te consoler et repartir. Sous l'ivresse, le bout de tes doigts sera bientôt de toi la partie la plus sensible, tu effleures le verre, ton visage, tes larmes en silence, ton visage de Pietà, ta figure, ton visage qui vit tout ceux là, ta bouche que tes doigts éveillent et c'est un baiser, ta bouche pour les baisers qu'elle a tant voulus, il est trop tard. Pourtant tu étais beau ce matin. Le rhum sent le bois, la terre. Tu as couvert le sol de livres, une prairie de mots. Contre toi, tes manuscrits jamais dévoilés. Tu avais songé les disperser en feuilles volantes mais on aurait dit un cambriolage et pourquoi détruire ? Tu n'avais pas encore l'âge où l'on admet ne pas être éternel mais tu devais douter car tes écrits n'étaient qu'un moyen d'éternité. Et là tu penses : "c'est tout ?", un peu déçu, comme lorsque tu consultais une psychanalyste. A gribouiller les pages blanches de ses silences tu finis par lui dire "c'est tout ?", désemparé par l'insignifiance de tes peines. Tu l'avais quittée sans vraiment guérir. Ce soir tu ne veux pas de cet abandon piteux et tu avales une autre gorgée de rhum qui répand un souffle chaud à l'intérieur de toi, un baiser, la vie d'un baiser profond, intime, viscéral, celui de Clément qui te donnait sa beauté, car il est là, il t'enveloppe, te caresse, te borde, pleure avec toi, te protège, t'embrasse à pleine bouche. Alors tu le laisses t'accompagner. Tu te souviens de la maison, la chambre jaune, il jouait du violon pour toi, un amour de terre et de rivière, de cheveux sur les épaules, de grâces et de violence aussi parfois. Tu vas perdre courage. Il ne tient qu'à toi de choisir, toi qui ne peux pourtant plus rien, plus rien du tout. Tu mêles les médicaments à un dernier verre de rhum dont tu espères que le plaisir durera jusqu'au bout. Ta respiration devient très ample, tu respires bien, tu jettes la tête en arrière, bouche ouverte, et dans ce geste tu te souviens de tes jouissances, lorsque ton corps était comme un arc liquide et qu'entre tes jambes s'évanouissait ton amour. L'air manque un peu et le cœur cogne. Une immense tristesse coule sur ton corps paralytique. Pour l'enfant que tu vas tuer, le garçon qui donnait des cours de chimie et d'anglais. Tu voulais qu'on t'enfouisse nu sous un arbre, te mêler à la terre pour recommencer, un et désormais sans limite, que tes atomes vivent, toujours. Tu veux sourire mais tes lèvres ne peuvent plus. Tes mains se portent à ton visage et s'y posent pour ne pas te laisser tout seul au moment du passage. Tu m'appelles.

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Rappelle-toi mon corps secret
Que tu saignais des griffes douces
De ta pardalide jetée
Sur mes épaules nues

Tu offrais ta bouche
A mes lèvres fendues
Tu me disais "prends, bois
Au calice de mes mains"

Rappelle-toi mon corps sacré
Que tu ceignais pendant l'étreinte
Ton beau visage sur mon ventre
Et ta prière : "donne-moi"

Tes yeux pieux et voraces
Tu m'appelais : "Amour !"
Et je surgissais nu
Du ressac des draps

Idole offerte à ton envie
Intime objet de ton plaisir
Mon corps sacré mon corps secret
Tu disais "Babylone"

Mon corps sacrifié sous
Tes caresses parjures
Ta voix qui murmurait
Promesses et serments


Ainsi se clôt un espace. Un temps aussi (un an). Pour rejoindre la source et suivre de nouveau son cours naturel, c'est ici