dimanche 28 octobre 2018

Le pas souple des hommes


[Parce que tout s'achève, les blogs aussi]

Alors tu consentis à ce que jamais rien ne comble l'abîme, ne console ton corps jeté dans le terrain vague d'un monde où se dressaient de jeunes hommes épris dont tu entendais le pas souple derrière la palissade.

Tu compris que le manque avait été la partie la plus charnelle de toi, qu'il t'avait conduit au plus près du véritable amour et qu'il fallait cesser d'espérer. Tu renonças à la beauté, à la folie d'attendre de l'amour ce que promet l'envie, à la vie violente que t'avaient offerte celui qui s'est donné et ceux qui se sont moqués.

Un soir tu te blottis au profond d'un fauteuil, saoulé par la musique triste et douce de l'amour, de l'amour de l'amour, de l'amour de toi. Dans la catalepsie hypnotique de mélodies choisies et d'un très vieux rhum, tu fis revenir à ta mémoire, jusqu'à ta peau, les caresses de ta mère, les caresses de quand tu étais petit garçon, que tu étais malade, quand tu avais du chagrin. Tu la laisses te consoler et repartir. Sous l'ivresse, le bout de tes doigts sera bientôt de toi la partie la plus sensible, tu effleures le verre, ton visage, tes larmes en silence, ton visage de Pietà, ta figure, ton visage qui vit tout ceux là, ta bouche que tes doigts éveillent et c'est un baiser, ta bouche pour les baisers qu'elle a tant voulus, il est trop tard. Pourtant tu étais beau ce matin. Le rhum sent le bois, la terre. Tu as couvert le sol de livres, une prairie de mots. Contre toi, tes manuscrits jamais dévoilés. Tu avais songé les disperser en feuilles volantes mais on aurait dit un cambriolage et pourquoi détruire ? Tu n'avais pas encore l'âge où l'on admet ne pas être éternel mais tu devais douter car tes écrits n'étaient qu'un moyen d'éternité. Et là tu penses : "c'est tout ?", un peu déçu, comme lorsque tu consultais une psychanalyste. A gribouiller les pages blanches de ses silences tu finis par lui dire "c'est tout ?", désemparé par l'insignifiance de tes peines. Tu l'avais quittée sans vraiment guérir. Ce soir tu ne veux pas de cet abandon piteux et tu avales une autre gorgée de rhum qui répand un souffle chaud à l'intérieur de toi, un baiser, la vie d'un baiser profond, intime, viscéral, celui de Clément qui te donnait sa beauté, car il est là, il t'enveloppe, te caresse, te borde, pleure avec toi, te protège, t'embrasse à pleine bouche. Alors tu le laisses t'accompagner. Tu te souviens de la maison, la chambre jaune, il jouait du violon pour toi, un amour de terre et de rivière, de cheveux sur les épaules, de grâces et de violence aussi parfois. Tu vas perdre courage. Il ne tient qu'à toi de choisir, toi qui ne peux pourtant plus rien, plus rien du tout. Tu mêles les médicaments à un dernier verre de rhum dont tu espères que le plaisir durera jusqu'au bout. Ta respiration devient très ample, tu respires bien, tu jettes la tête en arrière, bouche ouverte, et dans ce geste tu te souviens de tes jouissances, lorsque ton corps était comme un arc liquide et qu'entre tes jambes s'évanouissait ton amour. L'air manque un peu et le cœur cogne. Une immense tristesse coule sur ton corps paralytique. Pour l'enfant que tu vas tuer, le garçon qui donnait des cours de chimie et d'anglais. Tu voulais qu'on t'enfouisse nu sous un arbre, te mêler à la terre pour recommencer, un et désormais sans limite, que tes atomes vivent, toujours. Tu veux sourire mais tes lèvres ne peuvent plus. Tes mains se portent à ton visage et s'y posent pour ne pas te laisser tout seul au moment du passage. Tu m'appelles.

*       *
*

Rappelle-toi mon corps secret
Que tu saignais des griffes douces
De ta pardalide jetée
Sur mes épaules nues

Tu offrais ta bouche
A mes lèvres fendues
Tu me disais "prends, bois
Au calice de mes mains"

Rappelle-toi mon corps sacré
Que tu ceignais pendant l'étreinte
Ton beau visage sur mon ventre
Et ta prière : "donne-moi"

Tes yeux pieux et voraces
Tu m'appelais : "Amour !"
Et je surgissais nu
Du ressac des draps

Idole offerte à ton envie
Intime objet de ton plaisir
Mon corps sacré mon corps secret
Tu disais "Babylone"

Mon corps sacrifié sous
Tes caresses parjures
Ta voix qui murmurait
Promesses et serments


Ainsi se clôt un espace. Un temps aussi (un an). Pour rejoindre la source et suivre de nouveau son cours naturel, c'est ici 


vendredi 26 octobre 2018

Backrooms (Via crucis)


Dans les circonvolutions obstinées et mutiques des backrooms tu cherchas la stupeur, tu ne trouvas que le sperme. Tu offris en festin ton corps anorexique à des voraces en rut pour qu'ils le dépècent.
Dans la pénombre tu donnas ton sexe à des bouches avides et suppliantes qui rodaient autour de ton bassin. Des tristes, des absents, des fanatiques. Des mecs écartelés qui veulent qu'on les baise. Tant d'yeux qui se goinfrent de l'image de toi pris, qu'ils emporteront ensuite, pour leur usage. Certains ne t'oublieront jamais. Des défonces. Des types qu'on enfile et dont on a honte. Parfois, non, ce n'est pas possible, alors pour en finir tu te branles seul face au mur, tu sens les regards sur tes fesses. Tu n'as plus envie de pleurer. Tu bois la bière que te sert au bar un Adonis idiot, tu t'habilles et sors dans Paris désert. Tu fais toujours le même cauchemar, tu es nu, allongé sous les feuilles mortes, cireux, couvert de foutre.

La chute prit plusieurs mois. En un si long ralenti ta silhouette de pantin dessina de poignantes figures sens dessus dessous. Le vent de la course t'arracha une première plume, puis trois, puis dix. Lorsque ton joli corps se fracassa tu étais nu.

vendredi 19 octobre 2018

Ile de la Cité (Via crucis)


Pour voir encore la splendeur du corps de Clément tu l'emmenas dans de tristes chambres d'hôtels où dans le désespérant décor d'un vieux papier peint, sur un mauvais lit, tu lui demandais de se déshabiller ; tu trouvais dans l'éclat du rubis au creux d'une main sale, dans la grâce de l'icône emballée d'un vieux chiffon, l'émotion première et les larmes que tu retiens.

Cela ne suffit plus. Il y eu les toilettes des salles de concert et des bars, les réduits mal éclairés des parkings. Le jour ne se levait plus dans un monde électrique et glauque.
Lui t'implorait mais dans l'effroi te suivait pour ne pas te perdre, pour te protéger.

Alors que vous traversiez l'Ile de la Cité, une nuit d'été, tu l'avais pris par l'épaule et l'avais poussé jusque dans un recoin de pierre, sous un pont, au raz de la voie sur berge. "Déshabille toi. S'il te plait". Le regard triste, il s'était résolu, lentement. Il se tenait nu. Il plaqua son dos sur le poteau de béton souillé que ses mains étreignirent. Il attendait.
Derrière le mur de la geôle, le bruit de crachat des voitures sous la pluie cinglait Clément que leurs phares éclairaient un instant d'une lumière hésitante de flambeau. A jour frisant elle effleurait sa musculature et son profil avant de se perdre dans l'obscurité du cloaque. Ses vêtements abandonnés, que les vagabonds gueulant tout près auraient pu jouer aux dés. Ta dernière stupeur.

jeudi 11 octobre 2018

Soif (Via crucis)


Une nuit de canicule, tu t'étais levé, la gorge sèche. Clément dormait nu sur le dos. Livide, ses yeux cernés, ses lèvres presque noires (la couleur de vos baisers lorsque vous picoriez les cassis). Tu t'assis près de la fenêtre pour le regarder, en une sinistre et désespérante réplique de votre premier matin dans la maison de la rivière, une aube. La fraîcheur appelait alors vos corps l'un contre l'autre, la moiteur de cette nuit est repoussante. Vous avanciez d'un pas timide dans un monde vierge, éclatant et infini. Vous étiez la force, la beauté. Tu agonises dans une chambre obscure et étouffante à côté de ton amour mort, tu le regardes, le regardes comme on regarde juste avant le linceul et cela t'apaise. Sa mort te console enfin. Il est étendu sur une paillasse, tu devines la raideur cadavérique, déjà l'odeur un peu aigre. Il a la pâleur du marbre. Le décubitus creuse son ventre, fait saillir les côtes. Les lèvres entrouvertes. Son sexe qui te parait soudain incongru, les morts ont un sexe et c'est obscène. Alors tu regardes sa main. Michel Ange. Les tendons, saillant sous la peau, les doigts, pesants. Une main de violoniste, puissante et douce. Sa caresse, le doigt qu'il glissait entre tes lèvres. Rémi n'y avait-il vraiment plus aucune vie en toi pour que sa mort t'apaise ? Tu frémis d'écrire l'épitaphe. Clément mort, il t'accorde de partir à ton tour et cette envie de mort est profondément apaisante, douce, sans tristesse, sans peur. Juste un besoin de mourir. Comme il y a la faim ou la soif. L'histoire achevée, se reposer. Clément t'avait appelé à l'amour, à la beauté, Maître de tes jours il t'appelait désormais dans son ombre. Rémi, Rémi ! chuchotait-il lorsque quittant un arbre derrière lequel il s'était caché il arrivait à pas de chat dans ton dos. 
Tu te penchas vers ses lèvres. Tu cherchais un souffle, un son mais c'est ton propre souffle que te renvoya sa bouche sèche. Lorsqu'il ouvrit brusquement les yeux tu reculas plein d'horreur en poussant un cri.

dimanche 7 octobre 2018

Trahison (Via crucis)


Longtemps, les yeux dans le soleil, tu n'as pas vu sur son corps les marques des années passées avec lui. Un soir, le regardant dormir, tu les trouvas belles. Pourtant tu savais ce que ces microscopiques altérations signifiaient : un temps nouveau, un espace inquiétant, celui qui verrait vos corps mentir, médire. Un jour vous serez trahis, sa peau dira un Clément qui ne sera pas Clément. Ton corps montrera un Rémi qui ne se verra pas dans le miroir et qu'on appellera pourtant Rémi. Tu n'étais pas sûr de résister à ce mensonge abject de vos corps. "Non celui que vous voyez n'est pas Clément, vous vous trompez, croyez-moi ! Ce n'est pas lui." Puis sous le mauvais éclairage d'une chambre d'hôtel ces deux éraflures entre le nez et le coin des lèvres, les mêmes dans le reflet d'une vitre de métro. Les ailes du bassin moins marquées. Les épaules, plus osseuses. Un soir d'été sa malléole qu'émousse un peu d'œdème. Presque invisible. Un artéfact, un peu de poussière, une fausse note qui ne te fit pas sursauter. Et surtout cette figure presque respectable, ce sérieux malgré soi, cette infime dysharmonie entre le visage et le corps, le visage un peu plus vieux que le corps, un trois fois rien qui dénonçait un inéluctable d'une toute autre ampleur. Tu t'es souvenu de ce chêne que tu refusas d'abattre alors qu'à la seule vue des minuscules orifices dans l'écorce et des petits amas de sciure à son pied le bûcheron t'avait prédit sa fin prochaine sous l'assaut des capricornes, ce que tu te pouvais croire. Il avait failli tomber sur ta maison. Alors tu as voulu te préparer. Tu as compilé les vidéos de ces musiciens des années 70, ces Jim, David, Kevin, Robert, Jimmy, à la sensualité électrique éblouissante et sans limites, tu aimais leur rage lascive. Tu mis côte à côte les photos de l'époque et les clichés actuels, pour ceux qui avaient survécu, et tu cherchas dans les visages d'aujourd'hui les fulgurances d'hier. Tu reconnus leurs traits, certains restaient beaux ou l'étaient devenus mais ces clichés ne te montraient que de vieux messieurs. Tu cherchais en vain l'énergie sensuelle de leurs concerts d'alors et dont tu ne pouvais croire qu'ils fussent désormais dépourvus. Leur corps était un obstacle insurmontable. Ils avaient porté l'envie et rien ne pouvait plus le laisser deviner alors qu'ils avaient encore envie. Tu les as même imaginés faisant l'amour, c'était triste et presque affreux. Tu pensais à Clément et toi plus tard, vieux messieurs faisant l'amour, c'était horrible. A quel âge faudrait-il arrêter ? Quand n'auras-tu plus envie de lui mais toujours envie d'amour ? Tu voyais vieillir tes parents avec tendresse car tu ne pouvais imaginer qu'ils fassent l'amour. On peut regarder un vieil homme et une vieille femme sans les imaginer faisant l'amour. Pas deux hommes car ils sont ramenés à leur seule dimension sexuelle, tout de suite. C'est humain. Un jour vous retirerez la clef d'une chambre d'hôtel et le jeune réceptionniste regardera effaré les deux vieux qui baisent. Pourtant ces deux-là se sont aimés, leurs corps souples et frais se sont mêlés et c'était beau. Ceux qui sont devant toi, jeune homme, furent des elfes mais tu ne peux absolument pas le voir, c'est impossible.
Tu regrettes ton manque d'audace, ces lits qu'on t'ouvrait et que tu as refusés. Dans la rue tu scrutes les visages de ceux qui ont ton âge d'alors. Ils te font envie, presque tous. Tu en désirais pourtant si peu à cette époque. Tu en viens à te dire que tu aurais préféré la nausée de la débauche à la douleur de ces années d'ascèse, fut-elle consentie.

vendredi 28 septembre 2018

Fugit Amor


[Le bonheur de certains est souvent voilé. C'est ainsi. Ils se gardent de l'avouer bien qu'ils ne soient  ni plus faibles ni plus fragiles que les autres]

Pourquoi ne t'es-tu satisfait de ce bonheur tranquille que tu méprisas en le qualifiant de ménager, sans aucun égard pour lui ? Tu lui avouas ta peur de ne plus l'aimer un jour, alors que tu l'aimais tant. Il s'emporta.
- Rémi, il y a l'incendie, toute une vie réduite en cendres, il y a l'artère qui s'ouvre et brise la course, le réveil hémiplégique et plein d'horreur, la matière cérébrale de l'enfant qui coule sur la route et sa mère qui hurle, peux-tu le comprendre, l'entendre, nom de Dieu ? Il y les corps chair à canon, les corps brisés sous la charge, les corps d'usine, insultés ! Il y a la misère, l'esclavage, partout, la torture aussi, la torture. Et la petite fille blessée qui meurt dans les bras de son père que vise le snipper, et l'homme qu'on a jeté à l'eau en pleine mer et qui pleure. Et il y a aussi ceux qui luttent et qui dans mille efforts, mille tourments, se lèvent et s'émerveillent de chaque pas. Ta mélancolie est insupportable, impardonnable. Indécente.
- Oui, lui répondis-tu, mais il y a aussi toi que l'on oubliera, Xanthos qui est déjà mort et dont personne ne sait plus rien, le Louvre qui ne sera que ruines calcinées lorsqu'un jour le dernier homme aura disparu et qu'ailleurs un autre monde naîtra sans rien savoir des matins de notre monde. Passe encore que je disparaisse mais toi, la sculpture, la littérature, la musique... Prends-moi dans tes bras et serre-moi fort, très fort.

mercredi 26 septembre 2018

Nous faisons l'amour


Tu lui écrivais : "Nous faisons l'amour et tu joues tes plus jolies notes pour moi seul, tu me combles, me reçois, me nourris et me dévores. A chaque râle je m'imbibe de toi et me glisse en toi jusqu'à me perdre, à ne plus savoir si je ne suis pas toi, à vouloir être toi, devenir ta grâce. Je te possède, tu me laisses te déshabiller, te toucher, te mordre… Tu te donnes et me saisis comme un instrument précieux mais sans égard aussi. Nous nous récitons des poèmes dans le noir, de drôles de poèmes improvisés et parfois obscènes mais d'amour. Tu me fredonnes post coïtus des airs baroques, pour me consoler de l'inévitable tristesse de ne pouvoir rendre éternel ce moment où ton corps hallucinant, éjaculant sa beauté comme un voile, habille mon corps en une extase lumineuse et mystique."

vendredi 21 septembre 2018

Casanova


Il y a quelques semaines on m'a offert dans le même geste "Le voyage d'Italie" de Dominique Fernandez et le "Dictionnaire amoureux de Venise" de Philippe Sollers. Je n'avais auparavant jamais lu Sollers et l'exercice du dictionnaire est trop particulier pour que je ne mesure pas l'injustice potentielle de mes propos mais cet exercice de lectures parallèles n'a pas manqué d'intérêt. Sollers surfe avec un rien de dédain sur la ville, ceux qui l'on habitée, ceux qui l'ont aimée. Tout cela est distant, un rien snob et content de soi. Fernandez au contraire s'empare avec gourmandise de ses sujets. Sa culture est immense et joyeuse, profonde, amoureuse, elle. On aimerait voyager avec lui. Pour comparer ces deux voyageurs il suffit de lire l'entrée "Casanova" de leurs dictionnaires respectifs.
L'un est gai, l'autre atrabilaire. C'est le compliment que l'on fit en son temps à Casanova.

dimanche 16 septembre 2018

Jean Zay

[En ce temps de rentrée des classes et de sinistre montée des populistes j'ai eu envie de parler de Jean Zay, figure lumineuse]

Il est des hommes qui nous donnent le courage et l'envie d'aller plus loin que ce que nous sommes. Jean Zay est de ceux-là.

Les débats de notre vie démocratique ont remis à l'ordre du jour la question de la nation, des moyens que nous nous donnons pour nous améliorer, tous et chacun, en particulier par l'éducation. Or l'éducation est fondamentalement une question de lien entre nous puisqu'elle est transmission du savoir, du geste, de l'esprit. Un outil n'est rien sans la main qui le tient, main qui a appris d'une autre main son usage.

Chacun doit trouver sa place dans le monde. Celle où il pourra exprimer tous ses talents. Très précisément celle où il n'est ni bridé ni au contraire en situation d'impuissance. Quelle détresse que de se sentir sous-employé, de ne pouvoir exprimer ce que l'on ressent, accomplir ce dont on se devine capable ! C'est pourtant le sort de centaines de milliers, peut-être de millions de nos concitoyens qui n'ont pas trouvé un bras pour les soutenir quand il le fallait, pour leur donner le courage d'apprendre, ils ne furent que des apprentis perdus, des compagnons sans maître. Ceux-là vivent en prison. Ils vivent là où on les a mis.

L'éducation est l'objectif le plus sacré d'un État, car d'elle dépend ce bonheur individuel que donne le bon usage de ses talents mais aussi la santé collective d'un peuple éduqué et par là même résistant au dogmatisme, au populisme et à toute forme de dictature.

Jean Zay est né en 1904, dans une famille cultivée. Son père est directeur d'un journal radical socialiste, d'origine juive, sa mère est institutrice et élèvera son fils dans le protestantisme. Il fit des études que l'on dit brillantes et devint avocat. Il fut Franc-Maçon.

En 1932, à 28 ans, il est élu député. En 1936 Léon Blum en fait le ministre de l'Education Nationale et des Beaux-Arts du Front Populaire, poste qu'il occupa une quarantaine de mois malgré l'instabilité politique de l'époque.
Dans cette fonction, Jean Zay aspirait à ce que tout enfant puisse accéder à ce que ses capacités lui permettaient d'atteindre et ne se trouve pas limité à la place que la routine ou l'ordre social lui désignaient à l'époque : un enseignement primaire pour les milieux les plus modestes, seule une élite accédant alors à l'enseignement secondaire et supérieur. Il a défendu l'idée que l'enseignement primaire ne soit pas une fin en soi mais le simple préalable de l'enseignement secondaire auquel chaque enfant pouvait prétendre. A cette fin il a créé plus de 5000 nouvelles écoles et il a porté l'obligation scolaire de 13 à 14 ans. Dans ce même esprit d'élévation de chacun il organisa en début de secondaire un tronc commun généraliste d'orientation permettant à l'enfant d'affiner la connaissance de lui-même, de ses compétences et de ses choix, aidé en cela –comme ses parents- par les enseignants. Il souhait aussi mettre à leur disposition un réseau de centres d'orientation.

Il estimait que l'on apprend aussi hors les murs et préconisait des activités dirigées de découverte de la nature, des musées... Attitude caractéristique d'un homme qui devait considérer que l'on s'enrichissait aussi sur la route, au contact d'autrui, que multiplier les situations c'était permettre à chacun de développer ce dont il était capable. Il voulait solliciter l'initiative de l'élève. Cela nous parait banal, ce devait être révolutionnaire si l'on en juge par l'opposition qu'a suscitée cette ambition. C'est une pédagogie qui fait confiance aux talents. Ceux des enfants et ceux des enseignants auxquels il entendait laisser une grande liberté d'initiative.

Ce développement ne pouvait produire ses fruits que dans un milieu libéré de toute contrainte dogmatique et son ministère a rappelé l'impératif de la laïcité dans l'éducation. Ce qui, là encore, lui valu de féroces inimitiés.

Un détail, mais qui est révélateur de l'ambition de donner la parole à l'enfant et sa famille, la création d'un livret, permettant des échanges entre enseignants et parents. Autre détail témoignant d'un regard bienveillant : il introduisit la pratique obligatoire de la gymnastique dans l'enseignement, ce qui peut paraître banal à notre époque de culte du corps mais ne l'était pas alors. Au-delà d'un esprit sain dans un corps sain nul doute que l'activité physique a pu permettre à certain de s'affirmer et de croire en eux.

Son ambition était de développer chez les enfants "les dons de corps, de cœur et d'esprit qui font les travailleurs, les citoyens, les hommes véritables". Il considérait que l'objet de l'enseignement était "de favoriser le libre et complet développement de leurs facultés et d'en faire des hommes, en cultivant chez eux tout ce qui fait l'excellence de l'homme : l'intelligence, le cœur, le sens moral, le goût du beau".

Nous sommes clairement dans une attitude visant à révéler l'enfant–apprenti à lui-même, à lui offrir un compagnonnage et des maîtres et non plus à le considérer comme un être passif, pour ne pas dire un bien matériel dont disposera comme il l'entend l'ordre social. Zay dit en quelque sorte à l'enfant : Tu es. Tu es mais je te crée en ce que je te donne les moyens de devenir. Jean Zay aspirait à ce que chacun se forge pour pouvoir entrer dans la ronde des hommes.

Il fut un porteur de lumière qui comme tel s'est trouvé confronté à l'obscurité. Parfois les ténèbres les plus sales, ceux de l'antisémitisme, des dogmatiques que sa laïcité ulcérait, mais aussi une obscurité plus anodine mais non moins malfaisante, celle des tenants de l'immobilisme, du fatalisme, ceux qui trouvait un intérêt à disposer d'une population mal éduquée, ne concevant pas qu'un travail, un apprentissage apparemment non productif (ce que d'aucuns appelèrent une récréation) puisse être un facteur de développement.

Bien des réformes qu'il prônait n'ont abouti qu'après la guerre, après sa mort, mais il a incarné ce combat contre l'obscurité dans laquelle on confinait des millions d'enfants. Pourtant, si j'en juge par les difficultés que notre société actuelle rencontre en matière d'accès à l'emploi, à la culture, dans la panne tragique de ce que l'on appelle l'ascenseur social, il y a d'autres batailles à mener et j'espère qu'il y a des Jean Zay pour les gagner.

A l'entrée en guerre, alors que rien ne l'y obligeait, il a renoncé à ses fonctions ministérielles pour devenir simple sous-lieutenant, recueillant les louanges de ses supérieurs et de ses camarades.

Il restait député et à ce titre il a embarqué en août 1940 avec d'autres membres du parlement dans un bateau à destination du Maroc à la demande du gouvernement de Vichy. C'était un piège. A leur arrivée, lui et plusieurs de ses condisciples dont Pierre Mendès France furent considérés comme déserteurs. Jean Zay fut condamné à la déportation à vie, peine qui était symboliquement celle d'Alfred Dreyfus. Faute de pouvoir l'envoyer à l'île du diable, après Marseille on l'emprisonna à Riom.

En prison, il écrivit un très beau livre Souvenir et Solitude. Il y revient sur ses combats, ses convictions mais il dresse aussi la chronique de la prison avec une acuité psychologique étonnante, une profonde humanité. Aucun travers de l'homme ne lui échappe, du plus anodin au plus grave mais pour autant il conserve toute sa foi dans l'homme, toute son admiration. Au fil de ces pages, alors que son avenir était incertain, il poursuivit sa réflexion sur la façon d'adoucir la condition humaine.

Le 20 juin 1944 il est extrait de sa geôle par la milice au faux motif d'un transfert de prison. Il est abattu dans un bois. Son corps est déshabillé, précipité dans une faille dans laquelle sont jetées des grenades. Malgré tant d'efforts de destruction, sa dépouille fut découverte deux ans plus tard et inhumée anonymement. En 1948 son corps fut identifié après le témoignage de son assassin.

En 2015 ses restes entrèrent au Panthéon, en même temps que ceux de Pierre Brossolette, héros de la résistance. 70 ans après son assassinat, il s'en trouva pour s'opposer à son entrée au Panthéon pour un motif qu'utilisait déjà l'Action Française en 1940 : un poème d'adolescent -il avait écrit à 19 ans- dans lequel il traitait de torche-cul le drapeau national, à ses yeux symbole d'une violence aveugle qui avait envoyé à la mort des millions de jeunes français pendant la première guerre mondiale. Ce qui au passage nous en apprendrait sur l'absurdité des symboles dont on fait des icônes alors qu'ils ne sont que des outils si ces critiques ne cachaient en fait que l'antisémitisme, la haine de la laïcité républicaine, plaies toujours bien vivantes.

Jean Zay était fraternel. Non la fraternité absolue de Brossolette, qui sous la torture dont il mourut garda secrète l'identité de ses compagnons, mais une fraternité accessible, qu'on pourrait qualifier de naturelle, à notre portée, dont nous pouvons nous inspirer, une attention qui ne s'arrête pas aux apparences mais prend le pari du meilleur de l'autre et l'accompagne sur son chemin.